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Le Savoy Ballroom

Le Savoy Ballroom était une salle de concert et de danse ouverte de 1926 à 1958, située entre la 140th et la 141th Street, sur Lenox Avenue, à Harlem – New York. Lieu mythique qui portait le nom d’un grand hôtel Londonien, il reçu de grande formations de jazz dans les années 1920-1930 et fut rapidement surnommé  » le plus beau dancing du monde « . Seul club au monde pratiquant la non-discrimination, blancs et noirs s’y côtoyaient pacifiquement. Alors qu’au Cotton Club ou au Connie’s inn on ne dansait qu’entre les tableaux des revues, le Savoy était consacré uniquement à la danse (on dit que les parquets y étaient usés en deux ans!). Les amateurs avaient donc le plaisir de danser au son des meilleurs orchestres de jazz du moment.

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Création et succès

Fondé par les businessmen blancs Jay Faggen et Moe Gale, le club était géré par Charles Buchanan, homme d’affaires et défenseur des droits civiques noirs. Charles Buchanan souhaitait permettre aux milliers de danseurs de se retrouver dans un dancing luxueux et raffiné plutôt que dans un hall enfumé à la foule transpirante. Le Savoy a été pensé sur le modèle du Roseland Ballroom, club de danse blanc. En profitant de la popularité grandissante du swing et de l’organisation du quartier de Harlem autour de la communauté noire, le Savoy a ouvert au parfait endroit au  parfait moment. Il offrit à cette jeunesse de danseurs passionnés un lieu à leur mesure. S’étalant sur un quartier entier, il pouvait accueillir jusqu’à 4000 personnes.

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L’intérieur était peint en rose, les murs étaient recouverts de miroirs et au sol, un plancher en bois. Le dancing est décrit à l’époque comme différent des autres, plus grand et impressionnant, plus chic. Il a été très populaire dès son ouverture; dans le New York Age du 20 mars 1926, on peut lire que le « Savoy a du interdire l’entrée à 2000 personnes le soir de son ouverture, la foule s’y presse tous les soirs. Le ballroom ne s’éteint pas une seule nuit de la semaine ».

Des videurs assuraient la sécurité et n’acceptaient à l’entrée que les hommes en veste et cravate. Le club avait également la réputation d’avoir les plus belles filles d’Harlem : les hôtesses du Savoy. Leur rôle était d’apprendre aux gens à danser ou de servir de partenaire pour 25 cents la danse.

On estime que le dancing générait 250 000 $ de chiffre d’affaire annuel dans ses meilleurs années. Chaque année, plus de 700 000 personnes venaient y danser. Le prix d’entrée était de 30 à 85 cents par personne (30 cents avant 18h, 60 cents avant 20h et 85 cents au-delà). Cela lui permit de rénover entièrement l’intérieur en 1936.

Danseurs

A l’époque on appelle les danseurs de swing des « jitterbug ». Ce mot vient d’une expression populaire américaine du début du XXe siècle décrivant des alcooliques souffrant de delirium tremens. Dès 1926 l’expression a été associée aux danseurs de swing dansant sans aucun contrôle ni connaissance de la danse, faisant penser à des ivrognes. Comme on était à l’époque de la Prohibition on appela cette danse jitter-bug en référence à la jitter-sauce – l’alcool frelaté.

Chick Webb Orchestra & Ella Fitzgerald – I’m Just A Jitterbug – 1938

Le Savoy, unique dans son genre, accueillait les meilleurs danseurs appelés « Savoy Lindy Hoppers ». Certains d’entre eux devinrent des professionnels comme les Whitey’s Lindy Hoppers qui tournèrent dans le film des Marx Brothers’ A Day at the Races en 1937.

Le Savoy organisait un festival annuel « the Harvest Moon Ball ». Lancé en 1935, ce festival relayé dans le monde entier permit d’introduire le Lindy Hop en Europe.

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Contrairement à d’autres ballrooms comme le Cotton Club, le Savoy a toujours pratiqué une politique de non-discrimination. La clientèle était noire à 85% et blanche à 15%. Frankie Manning, une des légendes du Lindy Hop a rapporté que les patrons jugeaient les gens sur leurs capacités à danser plutôt que sur leurs couleurs de peau. Il raconte : « Un soir, quelqu’un vient me voir et me dit : « Hey, Clark Gable vient d’entrer dans la salle! » – et un autre de lui répondre :  » Ah oui, et sait-il danser?! » Cette anecdote montre avec humour le décalage des critères de sélection.

Le coin Nord-Est du dancing sur la partie 141th Street, réservé aux meilleurs, était appelé « the Cat’s Corner ». Chacun essayait de prendre la place de l’autre, de briller plus que le voisin. Les compétitions faisaient rage dans le Corner et on attendait avec impatience les démonstrations quotidiennes, appelées « showtime ».

 

Le coin opposé du dancing, au 140th Street, était, lui, plutôt occupé par les couples de danseurs. Cet endroit était surnommé : « the Home of Happy Feet ». De nombreuses danses, comme le Lindy Hop, le Flying Charleston, le Jive, le Rhumboogie et bien d’autres y sont devenues célèbres.

John Martin, le critique de danse du New York Times, à écrit à propos du Savoy Ballroom : « Le Jitterbug blanc est est de temps en temps grossier à regarder, mais sa version noire est une autre paire de manches. Ses mouvements ne sont jamais exagérés au point de manquer de contrôle et on y trouve une dignité caractéristique dans ses formes les plus violentes. Il y a énormément d’improvisation mêlée aux passes du Lindy Hop. De toutes les danses que ce ballroom a vu, celle-ci est sans conteste la plus fine ».

Le Savoy participa en 1939 à la Foire internationale de New York pour y présenter une « Evolution des danses noires ».

Musique

Le dancing accueillait deux orchestres tous les soirs, installés sur deux scènes différentes. La musique jouait en continue, en alternant les deux orchestres. Sous la responsabilité de Charlie Buchanan, le manager du lieu, furent engagés au fil des ans des pointures tels que Charlie Johnson, King Oliver, Duke Ellington, Cab Calloway, Louis Armstrong, Jimmie Lunceford, Benny Carter, Coleman Hawkins, Charlie Barnet et Tommy Dorsey, Count Basie ainsi que Chick Weeb, considéré comme le roi du Savoy.

Le titre « Stompin’ at the Savoy » a d’ailleurs été composé par Edgar Sampson en 1934 en hommage au lieu.

Ella Fitzgerald & Louis Armstrong, Stompin’ at the Savoy – 1956

Dès les années 1920, des duels d’orchestres – « Battles of the Bands » y avaient lieu, offrant au public l’occasion de mettre au point les nouvelles danses comme le Black Bottom, le Lindy Hop, ainsi que le Big Apple. Un battle mémorable opposa en 1937 l’orchestre de Benny Goodman à celui de Chick Weeb, ce dernier le remporta. L’année suivante, il fut opposé à l’orchestre de Count Basie, nouvelle victoire. Chick Weeb et son orchestre s’imposèrent donc comme le groupe favori, imbattable. Au delà de sa réputation auprès des danseurs du Savoy, l’engagement de la jeune chanteuse Ella Fitzgerald, en 1935 lui procura bon nombre de Hits dépassant les limites du Jazz.

Chick Weeb – batteur – installait le meilleur tempo pour ses musiciens et danseurs et déployait tout son savoir-faire au service du swing.

Ella Fitzgerald et le Chick Weeb orchestra

Déclin

Le ballroom fut fermé par la police en avril 1943 pour licence fallacieuse. Il fut rouvert six mois plus tard.  Malheureusement, après une période faste (jusqu’au début des années 1950), le dancing dut fermer définitivement ses portes. La désaffection du public pour les orchestres swing et le Savoy tempo, et la révolution du Be-Bop furent sans doutes les principaux responsables de ce déclin.

Le Savoy Ballroom fut détruit en 1958. Count Basie dit alors qu’avec la fin du Savoy, c’est toute une partie du showbusiness qui est morte. En 2002, Frankie Manning and Norma Miller, membres encore en vie des Whitey’s Lindy Hoppers firent installer une plaque commémorative entre la 140th et la 141th Street, sur Lenox Avenue. Norma Miller ajouta : « Bien qu’Harlem l’ai créé, le Lindy appartient à tout le monde ».

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Le Savoy Ballroom restera donc dans les mémoires comme le plus beau dancing de l’histoire, lieu de création et de partage entre noirs et blancs, unis par leur passion commune de la danse et de la musique.

 

 

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