histoire

Jazz à Rennes : le Hot Club (1940-42)

Aujourd’hui, nous vous relayons le très bon article d’Alter1fo (magazine citoyen rennais) sur l’histoire du Hot Club, un club de jazz à Rennes sous l’occupation. Une histoire vraie qui fait chaud au coeur : Rennes est décidément la ville de la musique et de la contestation !

Il fût un temps où au cœur de Rennes résonnait l’un des meilleurs swings de France.
À l’heure où les nazis rentraient dans la capitale bretonne, une poignée d’étudiants allaient créer le hot-club de jazz le plus actif de province, relais parfait à l’ouest du fameux hot-club de France des Charles Delaunay, Hugues Panassié et autre Django Reinhardt… Le Hot-Club de Rennes viendrait à organiser les cinq premiers festivals rennais de jazz, à enregistrer quelques galettes et à remporter trois années de suite le très convoité tournoi des espoirs du jazz, au nez des Boris Vian ou Claude Luter. Retour, en quatre épisodes, sur une histoire injustement méconnue sur les bords de la Vilaine.

C’est une belle maison à pans-de-bois du dix-septième siècle, nichée entre un presbytère et l’une des nombreuses crêperies de la rue Saint-Georges. Elle-même, au numéro dix-sept, porte encore l’enseigne de la crêperie « la Kerlouan », aujourd’hui fermée pour travaux. On a peine à croire, au regard de ces trois étages masqués par des étayages d’une lourde rénovation contemporaine, que ce vénérable immeuble au cœur du centre ancien a pu connaître plus de dix années du plus joyeux des swings.
L’époque, évidemment, n’est pas favorable : les allemands défilent pour la première fois sur les bords de la Vilaine le 17 juin 1940. Les bals sont interdits. Officiellement, le jazz est proscrit par le Reich. Pourtant, tous les historiens de la note bleue s’accordent aujourd’hui : paradoxalement, le jazz connaît sous l’occupation un net développement. À Rennes, on doit ces dix années de furieuse activité swing à une poignée d’étudiants ; le plus déterminé s’appelait Jacques Souplet, le plus talentueux Alain Gastinel. Leur ami Jean Quéinnec, aujourd’hui doyen des anciens membres, se souvient : « J’étais en train de jouer de la guitare à ma fenêtre, rue de Brilhac, près du parlement. Quelques mètres plus bas, quelqu’un jouait de la clarinette. C’était Alain Gastinel, qui vivait là avec ses parents parce que leur logement avait été réquisitionné par les allemands. C’était à mon arrivée à Rennes, en 1942. Le Hot-Club existait depuis deux ans ». Une longue amitié vient de naître.
Le Hot-Club, lui, est né en même temps que l’occupation : afin d’organiser un concert du célèbre Gus Viseur, en juin 1940, Jacques Souplet s’était démené pour la première fois. Sa persévérance et son charisme le porteront aux destinées de CBS France, avec son ami Jean Quéinnec, mais c’est une autre histoire.
Au début de l’occupation, pas simple d’écouter la plus moderne des émanations musicales d’Outre-Atlantique. On ruse, le moindre titre en anglais est suspect. Pourtant, la boutique Racine, au 6 rue Lafayette, importe des disques américains. L’érudit de la bande, Clément Pire, en possède une belle collection. Fiancé à Jeannette Odorico, la fille du mosaïste, il organise régulièrement des écoutes. Parfois même chez Isidore Odorico, la belle maison toute neuve de la rue Joseph Sauveur : « C’était plus moderne que chez nous, avec les toilettes à l’intérieur », rigole Jean Quéinnec. Dans la bande, on disserte sur la valeur de « Honeysuckle Rose » de Coleman Hawkins face au « Tiger Rag » de Duke Ellington…

Le belge Marcel Lambot, étudiant en médecine et pionnier des orchestres de jazz étudiants, est déjà là, le guitariste Georges Ollive, les frères Gastinel, Yves (contrebasse) et Alain (clarinette, saxophone) aussi.
Pourtant, les amateurs sont rares : en juin 1941, à la première conférence sur le jazz, par Charles Delaunay, fondateur du Hot Club de France et auteur remarqué de la première discographie jazz hot, le cinéma Excelsior, rue Leperdit compte…onze auditeurs. La presse n’est pas emballée non plus. Après le concert de Gus Viseur, L’Ouest-Éclair compare les notes de Viseur à des « stridences d’un sifflet de chef de gare » et conclue même : « le laxatif swing ne vaudra jamais notre eau de valse ».
Pourtant, Souplet et comparses y croient. À l’instar du grand frère parisien, il faut « lutter contre l’indifférence encore grande du public et la mauvaise foi de la critique », peut-on lire sur le bulletin d’adhésion au Hot-Club de Rennes, dès février 1942. À Paris, rue Chaptal, les croisés du jazz possèdent une salle de répétition, une discographie disponible à l’amateur, un bar… Bref : il faut se donner les moyens. À Rennes, ce sera un petit local rue Edith Cavell, puis, enfin, en octobre 1941, la maison idéale est trouvée : le 17 rue St Georges. Pendant plus de dix ans, jusqu’en 1952, au rez-de-chaussée et au premier étage (puis au seul premier quand le propriétaire voudra récupérer le rez-de-chaussée), le Hot-Club de Rennes tient sa permanence : salle de répétition, accueil du public, discographie disponible, un bar…

Le plus difficile reste l’installation du piano au premier : on demande alors au père de Jacques Souplet, luthier chez l’institution rennaise Bossard-Bonnel, de prêter le monte-charge…
On partage la maison avec une famille de réfugiés espagnols, dans une rue déjà animée par les « cafés-cidre » en journée, mais où l’on respecte, comme ailleurs, le couvre-feu. Les auditions animées par Clément Pire et Jean Quéinnec ont lieu le mercredi. Elles donneront lieu, plus tard, à une émission sur Radio Bretagne. Les musiciens circulent, on se tient au courant des nouveautés. De temps à autre, une patrouille débarque. Elle n’interrompt guère la musique : certains soldats ou officiers l’apprécient même.
On peut alors imaginer le premier festival : il aura lieu le 23 février 1942 dans la salle de la Tour d’Auvergne. Aimé Barelli ou Eddie Barclay, les parisiens, tiennent le haut de l’affiche, mais le quintette rennais, avec un fringant Alain Gastinel au sax, ne démérite pas. C’est un succès, mais la presse reste perplexe : « la jeunesse swing s’en donnait à cœur-joie : ses applaudissements frénétiques, ses clameurs enthousiastes saluèrent chaque morceau, ses dissonances gutturales semblaient vouloir se mettre à l’unisson de celles, harmoniques, paraît-il ? » (L’Ouest-Éclair). Le reporter du collaborationniste La Bretagne se fend même d’un brûlot raciste : «Mr Barelli et son ensemble m’ont donné l’impression de fous furieux. Ils ont emprunté aux USA ce qu’ils ont de pire : le negroïde, car il y a dans leurs étranges compositions l’esprit bestial et primitif des peuplades sauvages » (sic).


Malgré un beau déficit, l’objectif est atteint : la salle est comble, et les inscriptions au club s’intensifient. Jacques Souplet prévient d’ailleurs dans le programme : « Pourquoi notre ville resterait-elle à l’écart de ce mouvement musical ? Le Hot Club de France poursuit ici son but : la diffusion de la véritable musique de jazz ». Jean Quéinnec, lui, a conservé son programme précieusement. Sur la couverture, on devine encore aujourd’hui l’autographe de Charles Delaunay, ou celui du trompettiste Barelli. Le Quintette rennais, lui, affûte son swing.

Article rédigé par Lionel et Guillaume, le 26 février 2018.

Pour retrouver cet article : http://alter1fo.com/swing-in-rennes-1-ou-la-belle-histoire-du-hot-club-de-rennes-jazz-occupation-1940-1942-114152

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